Défendre la liberté académique

Lundi 19 octobre 2020

Eric Dionne

Deux événements récents nous rappellent que la liberté académique ne doit jamais être tenue pour acquise. Le premier s’est déroulé à l’Université Concordia où une professeure en cinéma, Catherine Russell, s’est vue reprochée des paroles racistes. Dans ce cas précis, elle citait textuellement le titre d’un film de Pierre Vallières : nègres blancs. La professeure s’est excusée d’avoir tenu des propos qui auraient pu offusquer certains étudiants même si elle ne savait pas que le seul fait de prononcer ce mot pouvait offenser certaines personnes. La direction de Concordia a rapidement pris position en faveur des étudiants en condamnant, en quelque sorte, les propos de la professeure. Dans un article publié le 15 août 2020 dans La Presse sous la plume d’Isabelle Hachey, on y apprend que certains étudiants, n’ayant pas eu le sentiment que justice avait été faite, ont décidé de contacter des journalistes aux États-Unis afin de pousser plus loin cet événement dans la sphère médiatique. Plus récemment, un événement semblable a eu lieu à l’Université d’Ottawa. Une professeure de la faculté des Arts, Verushka Lieutenant-Duval, a été interpellée pour avoir prononcé le n-word en salle de classe. Malgré des excuses présentées aux étudiants, cela n’a pas empêché le doyen de ladite faculté de condamner la professeure et, ainsi, de donner raison aux étudiants en permettant à certains d’entre eux de poursuivre la session avec un autre professeur.

Ces deux événements ont trop de similitudes pour être dus uniquement au hasard. D’abord, il ressort que certains termes sont apparemment mis à l’index et qu’ils ne peuvent ainsi pas ou plus être employés par des universitaires. Dans les deux cas, les excuses prononcées par les professeures tendent à montrer qu’elles ne souhaitent pas blesser qui que ce soit. Dans les deux cas, des étudiants ont reproché à ces dernières, deux femmes « blanches », d’avoir utilisé un mot que seuls les Noirs peuvent utiliser. Vouloir répondre au racisme par le racisme, on ne ferait pas mieux. Fort de l’adage « qui s’excuse s’accuse » on peut se demander s’il ne vaut pas mieux ne rien dire et surtout, surtout, ne pas s’excuser quand un événement de cette nature survient. En effet, les choses se seraient peut-être déroulées autrement si les professeures n’avaient pas rapidement manifesté leurs excuses afin d’atténuer la tempête qui se préparait. Force est de constater que les administrations universitaires ont tôt fait de prendre le parti des étudiants en condamnant les professeures. Dans tous les cas, la réaction des instances administratives ne laisse planer aucun doute : il vaut mieux faire très attention à ce qu’on dit quand on enseigne à l’université. Les paroles sont étudiées et le moindre faux pas sera sanctionné. Vouloir instaurer un climat de peur, on ne ferait pas mieux. À moins de faire comme aux États-Unis où certains auteurs proposent des listes de mots/phrases à proscrire en salle de classe : (http://gsi.berkeley.edu/media/tool-recognizing-microaggressions.pdf).

En tant que société, nous avons fait le choix de nous doter de structures universitaires. Les universitaires sont payés pour réaliser trois tâches à savoir : l’enseignement, la recherche et le service à la collectivité. Les universités sont des îlots sur lesquels les intellectuels peuvent débattre, échanger, disserter sans avoir peur de subir des représailles. La liberté académique c’est essentiellement un droit fondamental, celui de réfléchir et de s’exprimer sans crainte. Il s’agit d’un espace important où les intellectuels se voient affranchis des contraintes qui pourraient les empêcher d’innover ou de proposer des idées à contre-courant. Certes, la liberté académique peut être désagréable, voire nauséabonde. Le cas du professeur John Philippe Rushton de l’Université Western en est un bon exemple. En 1989, il défendait la thèse voulant que les groupes raciaux différaient sous l’angle de leurs caractéristiques intellectuelles et de leur personnalité. Sa thèse a été pourfendue par la communauté scientifique, mais malgré la forte pression, l’Université a défendu la liberté académique du professeur.

Les paroles et les gestes offensants doivent, bien entendu, être condamnés qu’ils proviennent des professeurs ou des étudiants. Nous sommes tous d’accord là-dessus. Les universités demeurent des institutions d’enseignement et tout le monde a le droit d’être traité avec respect. Par ailleurs, les attaques récentes et répétées à l’endroit des intellectuels ne doivent pas être prises à la légère. L’Université demeure l’une des dernières institutions où les débats sont encouragés et où tous sont invités à s’exprimer sans censure ou encore sans crainte de subir des représailles. La censure serait bien la dernière chose dont le milieu universitaire aurait besoin en cette ère où le politiquement correct a quasi force de loi…

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